digressions du réel

23 min

DIGRESSIONS DU RÉEL

Couverture de digressions du réel
Couverture de digressions du réel

Chez TheBookEdition

Digressions du réel est composé de 4 livres publiés séparément chez TheBookEdition en 2015, 2018, 2019 et 2020. La présente version a été réaménagée par rapport aux éditions originales et constitue la version définitive de Digressions du réel.

Couverture des 4 volumes de digressions du réel
Couverture des 4 volumes de digressions du réel

retour

Retour sur un entre-deux toujours là, où je m’arrêtais. Je plonge dans un vieux fauteuil club où, enfant, je inissais par m’endormir en chien de fusil, arrimé parfois à l’un des énormes accoudoirs.

Un entre-deux hors du temps réel, hors de la lumière réelle et hors de tout imaginaire qui aurait pris le pas sur la seule réalité qui m’atteignait : une ombre bleutée emplie de longs soules de silence.

Je prenais ma respiration. Je reprenais ma respiration d’un seul tenant à l’approche de toutes les îles qui gisaient en moi que je cherchais à rejoindre à grands coups de mots heurtés les uns aux autres.

Ce qui retenait mon regard, ce vers quoi j’allais, c’était un coin de ciel bleu au bord de la fenêtre, loin, tout au fond du bureau de mon grand-père où était disposée une table (je me rappelle d’un plateau de verre).

Il y avait des objets, cendriers massifs (cristal ?), des boîtes, tortue pique-leur en porcelaine, un crocodile en bois d’ébène, un pot à crayon, cofrets en verre, corne de vache grise et sépia, une balance Roberval en cuivre tout en inesse, au centre de la table. Elle se détachait sur le fond de la fenêtre, derrière.

Quand je m’approchais, le plancher craquait. Les plateaux de la balance oscillaient insensiblement à raz du plateau de verre, en mouvement rond, de bas en haut et de haut en bas d’un il invisible qui les tenait toujours à égale distance. Etait-ce moi qui tentais de trembler le monde ?

Dans la grande maison familiale, ma place favorite était ce fauteuil, à l’abri des ombres qui se déplaçaient lentement selon les clartés mouvantes du ciel. Je les suivais du coin de l’œil tout en tenant à distance les bruits de la maison.

C’était un refuge ouvert, un renversement dans mon esprit du sens des situations et de leur révélation, des conidences qui se dévoileraient. Je ne dominais rien, je plongeais résolu dans le monde incertain de mes rêves et de mes absences.

Je partais trop loin pour être rejoint et je m’égarais immanquablement à chercher des
escaliers, des passages et des coursives que j’avais bâtis et dont il restait les lignes éparses dans des perspectives qui se délitaient les unes après les autres.

Je m’endormais.
Je ne dormais jamais vraiment.

Cet entre-deux fut l’apprentissage des mots hologrammes qui superposaient des images, des sons, des rythmes, des accolements jusqu’à donner des visions emplies de ruses exacerbées pour les prolonger jusqu’au fond des horizons visibles.

J’expérimentais des collages mystérieux, parfois impénétrables, sans papier, ni ciseaux, ni colle. Je manipulais ces assemblages jusqu’à l’épuisement des sens que j’y trouvais ou que je leur donnais. C’était plus qu’un jeu et j’excellais dans l’art de leur combinaison.

Parfois je quittais le fauteuil, prenais un livre dans la petite bibliothèque vitrée, à droite en face de l’escalier, j’ouvrais au hasard, lisais et chaque fois je plongeais : … pourtant les beaux jours approchent, car dans les couchers de soleil, des coulées de lumière plus chaudes se déversent de l’horizon, et dans les nuits plus claires, passent des soufles tièdes (Emile Moselly). J’entrais alors dans l’irrésistible singularité du réel et du langage.

La vie reprenait son cours. J’étais au seuil de nouvelles terrasses à l’à-pic de coursives et de passerelles jetées sur des vides bleus, sans parois, sans fonds, d’où revenaient des respirations tout aussi bleues et diaphanes, élevées, qui m’étourdissaient et me rendaient léger, aérien.

J’étais dans les mots du réel. J’avais devant moi des échafaudages de superpositions. C’était des agrégats fantasmagoriques. Je n’avais rien d’autre à faire que d’expérimenter des associations de circonstances et des répétitions de coïncidences. De ces rencontres et du hasard s’organisaient de longues chaînes de sens, qui donnaient les directions à suivre pour explorer le monde.

Et j’entrais dans la réalité accidentée du monde, à rebours des silences de la parole, à rebours des mots qui viendraient à manquer, à la recherche des incidences incertaines ou indicibles des mots entre eux, seule façon de penser, sans le savoir alors, les partitions à venir de mon écriture.


IL N’Y A RIEN C’EST-À-DIRE IL Y A QUELQUE CHOSE DE CACHÉ

Où commence le matin ?
Dans le secret détouré du mouvement du monde.

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de caché
Apparemment
Il n’y a rien qu’une petite place vide
Inappropriée
Mais déroutante pour le romancier
Mais possible pour le philosophe
Habitable par le poète
Il n’y a rien qu’une trace de vide
Un écheveau, un jardin, un labyrinthe
Il n’y a rien qu’une rivière
Au fond de la vallée
Il y a ce petit quelque chose de caché
Que tu n’as pas vu, peut-être
Ou tu es passé à côté sans le voir
Sans le savoir

Il n’y a rien
Qui ne puisse être décroché
De la toile du ciel
Qui finira par se résorber
Qui est dans le vent, la fuite, le regret
Que tu ne retiens pas
Il n’y a rien
Qui ne puisse être effacé
Qui redevient cette poussière
Fumée, brouillard, sable
Dans les à-côtés de la route
Celle que tu suivais
Dans les Everglades
De bas en haut des échelles
Et des orages
Soudain en masses sombres
Qui explosaient en plein ciel

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a un feu ouvert
Sur un ciel noir qui engloutit tout
Qui réverbère la lumière
Qui est du silence
Il n’y a rien
C’est-à-dire il faut penser à quelque chose
Une route, un creux, des monts
Mais pas de cri, pas de larme
Seulement des histoires, des environs
Comme des horizons
Comme des frontières éloignées
Il n’y a rien qu’un désir
Des désirs, jamais assez de désir
Il n’y a rien que des silences
Qui pourraient être des bruits
Des paroles, des chansons, des airs anciens
Qui seraient l’amorce de souvenirs
S’il y avait de la mémoire
Mais il n’y a rien
Rien qu’une main efleurante
Demeurante
Qui réveille l’air du vide
Donne un frisson
Un long frisson bleu sur un ciel bleu
Il n’y a rien que des essais d’être
D’apparaître, de subvenir
D’autoriser le plaisir
Qui pourrait être imparfait
Ou interdit ou impossible

Il y a cette vie secrète
Où tombent les parfums
Et les indélicatesses du corps
Une vie comme on aborde une rive
Dans la tentation, le désir, un regard
Une vie comme on doute
Où on s’accroche
Parvenu au bord de notre vision
Pour des réminiscences et
Des paroles trompeuses
Brandies par les voleurs de peau

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a les traces commodes Et les traces incommodes Toutes ensemble
C’est-à-dire il y a les mots
Qui devinent, dessinent, dessillent
Le vide apparent d’une place vide
Traversée d’embrasements souterrains
C’est-à-dire les mots
Ne sont pas sufisants
Pour dire la force, la peur et les éclats
De ces embrasements
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de vivant
Qui est
Qui ne donne pas le change
Qui commence et recommence
Et devient la boucle qui l’entraîne
Qui pourrait être vu comme dérisoire
Qui n’est pas dérisoire
Mais vivant
Il y a cette matière qui se froisse
Ou se raidit
Ou s’élargit
Et se rétracte
Cette matière infiniment
Réellement partagée dans les aplats et les arrondis
d’une lumière ouverte sur du ciel

Il y a des passages
Passerelles, déambulatoires,
Des cloîtres et toute une humanité
Détachée de l’instant,
Moment, étincelle, un petit soubresaut
Qui avance en silence
Dans les silences de la vie
Ce qui était absent ou oublié ou dénudé
Revient à la mémoire
Quand les migrations s’achèvent
Ou s’éparpillent
Il n’y a rien
Il n’y a rien et ce n’est jamais
Tout à fait vrai
Ni certain
Il n’y a rien que des réserves Des caches, des caves
Toute une vie dans les orées
Les feux déposés du soir
Les lisières dorées des firmaments
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a ce qui ressemble
À quelque chose de vide
Mais qui n’est pas vide
Ni incertain ou inapprochable
Que tu pensais caché
Qui n’était caché que par les apparences
Que tu contemplais
Au fond de ta pensée
Ou ton esprit
Et peut-être ta chair
Dans l’intervalle des étoiles
Il y a de si petites particules
Et autant de signes très secrets
Que rien ne les distingue
Les unes des autres
Et où il n’y avait rien
Il y a tous ces indices
D’une présence, matière, vie
En instance
Qui reste indicible
Et nécessaire
Qui frappe méthodiquement
Aux portes des cieux Et des mirages
Et des inventions

Il n’y a rien mais ce n’est jamais
Tout à fait rien car s’y trouve
Le silence, la nuit, les ininis étoilés
Les rivières, tous les débarcadères Où le monde des foules anonymes
Peut encore passer
S’écouler
Se divertir de la marche
Et du silence des arpenteurs
Des hommes, des femmes, tout un peuple
Sorti de l’air et du feu de l’air
Dans le double tranchant du temps Tout en bas est une source
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose d’enfantin
Qui dit le mouvement du monde
Les soules du ciel et de la terre assemblés
Qui ne s’impatiente pas
Qui t’attend
Il n’y a rien qu’un ventre
Qui serait cette place attendue Cette place apparemment vide du commencement, d’une naissance ou d’un retour
En tous les cas un jaillissement
Ce que les feux ne retiennent pas
Les lèvres savent en consentir la saveur
(Ce que tu pensais)
Il n’y a rien que des souvenirs
À ce stade du voyage
Dans les marges des entrelacements
Ce que protègent les marches
Les yeux savent en prolonger
Les perspectives et les nuances
Il n’y a rien que des souvenirs
De ton souvenir de ce vide Et s’il y avait quelque chose Serait-ce une folie ?

Il y a des paroles
Qui ne disent rien
Qui fabriquent du silence
De l’absence, des ressentiments
Et se taire
Détricoter les peurs
Que les mots poussent à bout
S’agenouiller, se quitter Oublier les chansons et les danses Qui te parlera ?

Il n’y a rien
Juste quelque chose qui se devine
S’eface, revient, redresse les lignes
Positionne les horizons et les fuites
Dessine l’inini
Ébauche l’humanité
Ce que tu sais est dans ce quelque chose
Qui est ce vide
Où il semble qu’il n’y ait rien
Il n’y a rien que des devinettes
De la vie
Qui laissent penser qu’il y a quelque chose
Des bribes, des incidences
Des coïncidences
Des routes qui croisent dans les regards
Où quelque chose se passe
Ou s’est passé ? On n’en sait rien
On ne joue pas aux devinettes
On les invente pour laisser passer les êtres
Les vivants, tout un peuple de matière
Il n’y a rien qui ne soit déjà là
Dans la vallée magique
Fermée, cachée, renversée
À l’intérieur du corps où elle se prolonge
S’évase, s’inscrit
Il n’y a rien qui ne puisse être vu Et s’il y avait quelque chose
Serait-ce folie de ne pas le voir ?
L’entendre ?
Le toucher ?
Le sentir ?
L’organiser et le désorganiser
Pour le comprendre
Il n’y a rien qui ne puisse être goûté
Ce qui serait la in et les débuts
Dans un soule embrasé

Ce que la vie prépare
Retourne, assemble
Une vraisemblance, des apparences
Des gestes hologrammes
Sur des corps endormis
Ce que la vie sépare
Retourne, déchire
Une apparence, des vraisemblances
Des rêves eilochés
Dans des mains évasives

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de réel
De permis, d’envoûtant, de déroutant
Dans l’ombre
Dans l’ombre de l’ombre de la nuit
Dans toutes les ombres
Où on s’enfonce
Jamais en pure perte
Il n’y a rien, penses-tu, jamais
En pure perte dans l’ombre des ombres
Soulevées de la nuit
Où il y a le réel, le réel inventé
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de ictif
De permis, de rêvé, d’explosif
Dans la lumière
Mais pas toute la lumière
Où on se rétracte pour se cacher
Où on vitupère parfois
De voir ce qui doit rester caché
Qui est l’explosion de l’imaginaire
L’explosion des rêves fondamentaux
Parler, jouir et pleurer

Ce que tu appelles
La diversion, la désillusion, le désastre Ce désir meurtri
Cette ablation du rêve
Une gangrène intenable
Une chair errante
Où il n’y a rien ne veut rien dire
Qui cherche à exulter
Se reproduire
Et s’aventurer dans le corps de l’autre
Ce que tu appelles
Cette pensée ajoutée
N’est jamais qu’un emboîtement
De cris, artiices, sexualité
Aux plus ofrants des barbares Et des amants
Celui qui aime n’a pas le choix

Il n’y a rien, penses-tu, toujours à profusion
De ce que l’esprit libère
Des gangues de feu du cerveau
Où il y a la vie, la vie réelle
Et si quelque chose était là Que tu n’avais pas vu ?
Quelle dérision
Quelle mélancolie Et quelle histoire
Et cette peur, ce cœur rétracté
Cette main qui ne s’ouvre pas

Cet aveu qui te laisse en arrière
Dans l’hallucination enfantine
De la course, le train, l’avion
La vitesse
Tu n’es jamais libéré des lieux
Que tu oublies derrière toi
Aussi vite que tu les quittes
Aussi vite que tes yeux se ferment
Sur ce qui t’échappe

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a ces monts
Cette douceur de l’élévation Cette absence de cri, de peur, de pleurs
car tout est dans le soule Les ibrillations,
Le cillement froissé de la peau
Ce que tu sais, ce que tu devines
Et ce que tu dis restent silencieux
Là où commence une caresse
Est le point de difraction des dieux
Devenus saltimbanques et silencieux
Une caresse est un point de gravité
Fondamental, incontournable
Une singularité peut-être
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a une caresse
Qui commence et frôle et devient
Et revenue, recommence
Tu ne vivais pas d’expédients
Tu racontais des histoires
Mais si peu de vrais destins
Et si peu de tout ce qui fait un roman
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a du langage
Des mots, des formes verbales
Des enluminures, des ins de ligne et
Des retours à la ligne
Des paragraphes entiers
Qui se rétractent
Petit à petit pour devenir du sens
Du sens des mots
Assujettis à tes désirs, des paradoxes
Il y a du désir (disait Lacan) et
Il n’y a rien qui ne puisse être désirant
Détouré et projeté dans le noir du cerveau
Quand il passe du désir au plaisir et
C’est le faux qui dit le vrai,
Du foisonnement
À l’épanouissement, et c’est le faux
Qui dit le vrai

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y quelque chose d’atteint

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose
Où tu es devenu
Il n’y a rien qu’une place vide mais réelle Quand tu reprends ta place
Dans la vision toute chamboulée
De la vallée que tu contemplais
Quelle subversion
Quelle dématérialisation
Quel miracle
Il n’y a rien qu’une lente remontée
À la surface
À la surface où il y a le silence
Et le silence des mots
Comme une mort
Tu n’es pas dupe des absences qui t’afaiblissent, t’agenouillent Tu ne les domines plus
Tu es indiférent, tu voyages

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a une absence
Une ligne de feux, manquante et dispersée Qui longe la route dans l’indécision
La réverbération magique de la disparition Où tu avances sans repère
Où la vérité n’est plus bonne à dire
Où le mensonge ne sert à rien
Et la parole se déglingue
Où le rêve est détouré de ses couleurs
Il n’y a rien qui ne puisse être caché
C’est la manie du romancier
L’art du philosophe
Un des secrets du poète
Caché dans l’éternité du désir
Et la soudaineté du plaisir

Au(x) Demeurant(s) me revient à l’esprit
Où je disais
Je suis en moi dans la magie du détour
Et la route reprend où nous étions attendus

Il n’y a rien qui ne puisse être détaché
De sa gangue, de son silence
Ou de sa vérité
Détaché des rêves qui portent
Détaché des angoisses qui délivrent
Et des aboiements des chiens
Dans la nuit lointaine de l’horizon
Détaché de la vie qui enlève et de la mort qui soulève
Jusqu’au débarcadère des feux tremblants d’un possible bonheur

Que sais-tu de cette chose secrète
Ce début de l’ombre
Cette cavité
Cette ouverture soudaine suivie
D’un enfermement aussi soudain que bref ?
Que sais-tu de ce qui apparaît dans
La chose cachée
Au plus bas du monde visible
Dans les entrelacements des ombres Qui s’évertuent à cacher, dissimuler Retirer ?
Que sais-tu de cette connivence Qui ne dit pas ce qu’elle est ?
Tu acquiesces en t’approchant
Sans mot, sans langage, dans la nudité
Du soule et des odeurs
Que sais-tu de cet endroit caché
Où tu songes
Revers, intimité, identité ?

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y aussi du silence
Où nous mesurons nos antécédents
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de perdu
Et d’harassant à retrouver, à remodeler À naître simplement Quelque chose de perdu ou abandonné ou oublié
Des petits objets dispersés
Perdus et retrouvés
À l’étalage du temps qui passe
Il n’y a rien
Rien qu’un aujourd’hui qui semble
Fuir le présent, qui ne peut pas
Qui n’en peut plus d’assembler le temps
Le temps en lui d’une possible disparition
D’un temps répercutant et demeurant
Le temps des fenaisons, des moissons, des vendanges
Ce qui reste de matière et de vivant
Sous le vent
Les vents de tous les horizons survenus
Ce qui t’échappe à l’épaisseur d’un il
La densité d’un soule
Un éphémère à sa naissance
Un signe juste esquissé
Un cillement de paupière
Non, refus, ligne dédoublée de l’instant
Autant de perspectives qui renouent
Ce que tu attendais

Il n’y a rien
Rien de possible sans les lignes doubles
Des perspectives qui te traversent
Qui font de toi un champ inexpugnable
De traces, d’ébauches et de irmaments
Entraperçus dans les marches des cieux
Plus haut, plus loin, à bord du visible
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de tendu
Entre le monde et toi
Dans les visions éphémères que tu en as Que tu tentes de saisir avec des mots
Des petits mots détachés de cette vision
Majestueuse du monde
Qui tente de reproduire
Cet orgueil du sentir
De l’écoute, de toutes ces visions traversées
Du désir d’en retenir le soule et le goût
Il n’y a rien
Rien que de l’or au fond du monde
Bouleversé
Rien que des parfums qui transpirent
Des orées magiques du monde
Dans le fond réel de la pensée
Qui en saisit le sens, la vérité, le rêve

Ce secret du monde
Entrelace d’autres secrets
D’intimité, rêverie, pudeur
D’autres silences
Qui seront toutes tes paroles
Enveloppées d’errance
Obstacles, ponts, passerelles
Balancées sur les vides
Entre les ombres, soudain
Soudain toute la révélation
De ce qui te tient
Te retient, t’emporte, libère
Ta main
Tu parles d’un jardin capital
Sans le bruit
Sans la douleur
Sans l’excès de la crainte

Il n’y a rien
Rien qui ne puisse être défendu Et désarmé
Rien d’exceptionnel pourtant et
Rien d’achevé, tout est mouvement
Tout est feu dans le demeurant de l’univers
À la croisée des incertitudes
Qui tient les ouvertures et les passages
Ponts, tunnels, passerelles
Vers l’histoire
Ce qui nous libère est si ténu
Ou si ardent
Que nous ne le voyons pas
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y quelque chose de frêle
De furtif
D’abandonné sous les gouttes, Dans l’eau, les rivières les vagues en arpentage
Sous les brises du Sud
Abandonné mais jamais perdu
À bout de vision
Sous les feuilles qui touchent
Les aplats bleus du ciel
De tous les cieux assemblés
Dans le regard
Il n’y a rien
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a les apogées mentales
Qui ébauchent la vérité du monde
Les variétés de tout ce qui tremble
S’agite, s’élève, vole
Ou rampe ou plonge ou saute
Tout ce qui vient à l’esprit de vivant et
D’irréductible à une sensation
Mais marqué du devenir
Mais traversé du rêve d’ubiquité
Être là où il n’y a rien
Rien qu’un possible qui trouble
Tremble et libère
La matière du ciel tout autour
Dans tous les alentours où il semblait
Qu’il n’y avait rien que du vide
Des cris de vide
Et des entrelacements froids
Ce que tu devines
Est un autre avenir
Dans l’avenir
Un autre temps
Dans le temps
Et la tentation de donner forme
De gréer les ils, ilms et cordes
D’être la transhumance à demain
Ce qui augure tes sentiments
Il n’y a jamais rien
C’est-à-dire l’avenir érige l’avenir
Demain est toujours demain

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose qui bouge
Sous les doigts étésiens qui t’assemblent
Et frôlent le ventre doux du jardin
Ce que tu rassembles est le pli vivant
Qui ile sous la main
Il n’y a rien
C’est-à-dire quelque chose respire Te reconnais-tu ?
Il n’y a rien
Seulement la place vide de tous les débuts
La déambulation d’Orphée
Pris dans les nuages des voyages
Et des montagnes
Qui craint de plus grands malheurs
Et se retourne pourtant
Où il n’y a rien
Rien qu’un sentiment d’abandon
D’irrésolution, de froid, d’absence
Rien qui pourrait être évité
Sans renoncement
Sans regret
Il n’y a rien
C’est-à-dire le silence n’est pas revenu pour autant
Quand, dans les feux du soir, s’étire
Tout le long de la rive
Le vol des migrateurs
Qui entament leur long voyage
Leur détournement, séduction
Inidélité
Il y a cette fuite de tous les matins
Où la pensée se devine
De justesse
Entre les lanternes éteintes
des bateaux
Des derniers bateaux encore à quai
Il n’y a rien
Rien qui ne puisse être vrai
Dans les rêves de iction et d’arrangements
Que la lumière décide
De projeter devant elle
Éliminant les ombres à mesure
De son élévation
Les dieux l’ont compris
Les démons sont abattus à midi
Il n’y a rien
C’est-à-dire quelque chose bouge Et s’arrondit
Et devient le centre du monde
Le centre d’une lumière sans arrière-fond Et sans arrière-pensée
Et il y a ce bruit de fond
Qui soulève les horizons
Les replace sur des lignes plus lointaines
Et, les éloignant, dessine le fond du monde Qui est ta mémoire Savais-tu cela ?

Il n’y a rien
C’est-à-dire tu es au bout de ta colère
Et le ressentiment s’eface
À mesure des mots
À mesure du silence revenu
Il n’y a rien
Rien qui ne puisse être oublié
Pourtant qui disparaîtra de toi
Que le vent dispersera
Sais-tu qu’il y a des rêves
Qui ne viennent jamais à la surface
Qu’on entrevoit parfois
En noir et blanc
Dans le silence d’une longue respiration
Qui nous élève
Jusqu’au dessus du ciel
Vide, sacrément vide

Il n’y a rien
Et ce que tu en dis ou penses ou racontes
Est dans le droit il de ce que tu deviens
Qui était en toi
Qui n’attendait que de surgir
D’être la pointe sèche
Qui trace
Ininiment de points
Dans ton cerveau
Qui les lie
Dit qu’il y a quelque chose
Qui tremble, bruisse, bouge, s’élance
Qui sera ton avancée
Au-dessus des vides mystérieux
De cette existence
Qui dessine dans la vague
Toutes les vagues qui viendront
Te voilà entendu, philosophe
Réhabilité, poète
(Ne parlons pas du romancier
Qui ne cherche rien qu’à plaire
Ou à deviner
La nature dérivante, intouchable
Malléable
De héros qui en sont privés)
Il n’y a rien
Que des blés qui prolongent les avenues
Éclatées du ciel
Entre la pervenche et la turquoise
Dans l’outremer des vents
Qui l’enroulent à la terre
Qu’une immense preuve d’amour
Qui revient en boomerang
De ce que tu as lancé, dit ou raconté
Qu’un champ de mines enin désarmé
Il n’y a rien
Qu’un inini présent
Au milieu de l’histoire
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose
D’ininiment petit
Qui grefe toutes choses entre elles Qui irradie
Quelque chose d’ininiment grand
Qui roule sur lui-même à perdre haleine
Qui mélange tous les ininis
Petits et grands qui gravitent
Dans les yeux des enfants
Qui sont les yeux des moments devenus
De tout ce qui se rêve et ne s’abat pas
Qui prolonge les sensations, idées, pensées
Chants danses et rythmes
Tout le mouvement du monde
Qui n’était rien, qui tient tout

Il n’y a rien qui ne puisse être détouré
Détaché de la gangue qui étoufe
Arraché de la chair meurtrie qui putréie
Rien qui ne soit vacant, délaissé, oublié
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a une fracture
Qui emporte tout
Dans sa béance rouge
Qui a révulsé les paupières
Asséché l’iris
Déchiré le cristallin
Qui t’a rendu aveugle

Il n’y a rien
Que des vertiges et des soifs
D’ininis et de résurgence
Jusqu’au bout de la passion
Qu’il faut pour les tenir ensemble
Il n’y a rien qu’une longue descente
Au fond de la vallée
Qui est tout le paysage
L’architecture, les lignes,
Les étais et les arches
Qui le fondent
Une vallée subreptice
Juste eleurée, touchée, peut-être franchie
Qui reste l’énigme supposée du monde
Une vallée
Et sa respiration apaisée
Il n’y a rien qu’une vaste entreprise
De points de vue divergents
Pour en savoir plus et plus
Et toujours davantage
Pour réchaufer les mains
Les pieds qui arpentent
Tout un corps afaibli de conquérir
Des vents et des visions voisinantes
Et contraires
Dans les arpents du monde
De marches en marches qui gardent
Les arrière-cours de l’univers
Qui les protègent
Des feux mourants, des soules afadis
Dans les terrains vierges de l’éternité

Il n’y a rien
C’est-à-dire quelque chose est encore caché
Qui n’est pas sorti de l’ombre
Que l’ombre n’a pas dévoilé
Qui est dans le retrait d’un bonheur
Qui serait la traverse de toute chose
Le saut de la falaise
Et le sautillement du ciel
Avec ses parachutes bleus
Te doutais-tu de ces illusions Qui dénaturent le regard Et le rendent sec ?
Te doutais-tu
Que l’ombre in-dévoilée de l’ombre Couvre tout encore qui reste caché ?
Et il n’y a rien
Rien qui ne puisse être dévoilé
Inéluctablement un jour
Il n’y a rien
Qu’une course folle
À l’illimitation des cieux étoilés
À l’illumination des enfers (s’ils existent)
Une course échevelée entre les comètes
Grandes et petites
À rejoindre tous les coins
Des univers inhabités
D’être les premières lumières
La première matière
La fécondation de tous ces assemblages
Majestueux
Qui tournent, foncent
Et dansent dans le rien
Dans le mélange primitif
Il n’y a rien
Que ta main qui caresse
La vallée suspendue
Qui s’irise, se défroisse et s’ouvre
Une vallée de feu, d’or, de bleu cobalt
De pourtours tumescents
Corolles bouquet de sang
Creux de tous les mondes vivants
Où rien n’est comme ailleurs
Il n’y a rien
Qui ne puisse être et vrai et faux à la fois Et pourrait l’être
Qui le devient à force de rêves et de mots
Pour les dire, les raconter, les chanter
Il n’y a rien qu’un chant qui monte
Du fond du corps
Du tréfonds matériel et vivant du corps
Un chant de tous les instants ramassés De la vie en soi
Tu ne seras jamais au bout de tes peines
D’en comprendre toutes les mécaniques
Mais elles ne sont pas horlogères
Ce qui est à ton avantage
Justes célestes
Dans leurs dimensions scripturales Là est ton élément naturel
Ces sauts le long des perspectives
De l’écriture où chaque ligne est une fuite
D’avant en arrière de ce qui gravite
Dans ton esprit matériel
Il n’y a rien
Que des oiseaux qui migrent
Tout autour des mots que tu alignes
Qui donnent le sens
De l’arpentage incessant
D’un ciel vide et intensément bleu
Il n’y a rien
Mais rien n’est vide forcément
Et les bleus incessants de la mer
Sont les bleus migrants du ciel
Les bleus des mines d’or et d’ébène
Les bleus des mines de sel
Et les bleus d’eau de mer des marais salants
Les bleus rehaussés de l’atelier du peintre
Bleu-noir de toutes les élévations
De la nuit vers elle-même

Il n’y a rien qui ne soit bleu
Il n’y a rien à dire
Ni à penser
Ni à gueuler
De toutes les nuits perdues
À les chercher dans le noir
Elles étaient là
Toutes devenues
Et que tu ne voyais pas
Encore toutes ces choses qui attendaient
Et que tes détours ont évitées
Et il n’y a rien, disais-tu
Qu’un grand regret de les avoir perdues
Et qu’il faudrait encore toute une vie
Ou plusieurs, ou toutes les vies possibles
Incommensurables, pour commencer à voir
Penser, dire, raconter, s’endiabler
Du reste des jours à vivre
Qui pourrait être l’éternité
Qui n’est qu’un point passant
En bordure du temps
Il n’y a rien que du temps devant toi
À prendre à bras le corps
Il n’y a rien qu’un espace autour de toi
A habiter de toute la force
De tes sensations

Il n’y a rien de plus
Rien d’évanescent
Mystérieux, mystique
Rien de divin
Et rien à croire en tous les cas
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de soi
Qui nous emporte loin de cette vie
Y retomber parfois
Y revenir aussi
Et redouter de l’ignorer, l’oublier
La craindre aussi
Et déjouer les pièges où nous tomberions
Imprévoyants
Il y a quelque chose de soi
Et pas autre chose qui serait plus important
Grand, précieux, magniicent
Toi, tu sais ce quelque chose de soi
Qui n’est pas autre chose que soi
Ni stupeur, ni pleur, ni crainte
Un peu d’oubli parfois
L’oubli de soi
Il n’y a rien
Rien qui ne puisse exister
En absence de raison, destin, finalité
Il n’y a rien que cette liberté
Qui dit le désir, le vrai désir
De conquérir sur soi tout ce qui pourrait
Être dérisoire, qui ne l’est pas
Qui est l’ébauche d’autres désirs
Qui s’enchaînent, s’efilent, s’accrochent
Sans trébucher, s’évasent, s’arriment
Et s’il n’y a rien, à tout hasard Il y a encore les coïncidences les rencontres
Et des perspectives croisées de tant de regards
Que toutes les visions étayent le monde visible
Et le monde moins visible
Qui pourrait être vide
Qui ne l’est pas
Soulevé à la Fontaine de Vaucluse
Par tous les temps

Il n’y a rien qui ne puisse être soulevé
Dans la main nue qui aime, adoucit, caresse Prend la vie dans les vallées tremblantes de la matière
Il y a la matière et s’il n’y a rien
Il y a encore ce froissement caché
Du vivant
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a du vivant
Outrageusement à travers toi
Toi qui n’y pensais peut-être pas
Toi qui passes et iles le temps
Adossé aux talus des routes
Aux bancs traversiers
Aux écluses qui laissent l’eau sur place
Dans son lux incessant

Il n’y a rien
C’est-à-dire quelque chose commence
Re-commence et dit et re-dit
Tous les soubresauts du début du monde
Commence et re-commence la vie Commence la mort
Et tout ce qui la précède
Et tout ce qui s’en suivra
À commencer par le désir de la vie
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a une page blanche
Qui n’en sera jamais à sa in
Où aucun mot ne sera le dernier Où tous les plaisirs seront comme le tout premier
Celui de penser qu’il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de caché
Qui reste encore et encore à découvrir
À aimer, soulever, admirer, protéger
Tu n’es pas assez averti de tous ces secrets
Il n’y a rien
En réalité il n’y a pas de secret
Seulement des feux de loin en loin
Qui guident le regard, les pas, le plaisir
Et les rêves libérés des limites
Aussi loin que l’on puisse voir
Jusqu’au fond des yeux

Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a une immense solitude
Qui a trouvé sa délivrance
Sa rédemption
Dans les bleus du soir
Et les encens des arrière-cours
Et les épices soulevées du désert
Et les couleurs des rêves diaphanes
Et rien n’est écrit de ce que tu deviens

Il n’y a rien
Rien qu’une page blanche
Et le restera aussi vite
Que tu penses écrire l’histoire
De toutes tes forces
Il n’y a rien
C’est-à-dire il y a quelque chose de soi
Quelque chose qui n’oublie pas
Ne s’oublie pas
Ne transige pas et respecte
Donne, accompagne, brise et délivre
Quelque chose de soi
Qui a traversé les siècles
Pour être là
En devancier
En artificier des instants à venir.